Libertin

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Le libertin dans la philosophie du Marquis de Sade. Marquis de Sade, La Philosophie dans le boudoir, Maxi-Poche, Classiques Français, Paris, 1994. Sous les sophismes du libertin règnent l’insatisfaction existentielle, l’errance et le vide. S’il y a saturation de sexe dépravé, c’est qu’il y a nécessairement insatisfaction profonde. Le bourrage
des corps est directement proportionnel au manque. Femme et hommes peuvent être libertin. Même si la coutume attribue ce type de comportements davantage aux hommes, cela est plus une question de structures sociales que tempérament sexuel. Le libertin est vide, sans âme certes, mais surtout libre de jouir. Son désir, ne connaissant pas de limite, est voué à la malédiction des Danaïdes. Dans sa quête effrénée et délirante, le libertin, croyant que satisfaire autrui c’est nécessairement imputer à sa propre satisfaction, ne rencontre jamais le désir de l’Autre. (Le couple libertin est possible, dans la mesure où les partenaires se rejoignent dans leur projet sexuel. ) La victime ne rencontre jamais réellement le libertin. Il est ailleurs. En lui. Il torture, assassine, avorte. Ici, le principe de plaisir s’accommode très bien du principe de réalité. En fait, pour le libertin, il y a équivalence. Dans le cercle libertin, la brutalité du désir sexuel libertin n’affronte pas la Loi ; aucune angoisse n’est liée à un sur-moi astreignant. En des termes plus spécifiques, Lacan parlerait sans doute de forclusion du Nom-Du Père. Problème d’âge, de génération ou de sexe ? Pas vraiment. Le libertin jouit de tout avec une indifférence arrogante, bien qu’il ait une préférence marquée pour ce qui est proscrit par la Loi des hommes, la Loi Œdipienne : inceste, pédophilie, homosexualité, sodomie, zoophilie, coprophilie, etc. Franchir un obstacle moral pour jouir d’un objet est une victoire supplémentaire. Les composantes sociales et éthiques comptent pour beaucoup dans le calcul du taux de satisfaction. Sade ira jusqu’au paroxysme de l’horreur sadique-anale, des plaisirs excrémentiels aux mutilations de groupe. Se basant sur une constance animale, les penchants scatologiques nient toute forme de différenciation, nient ce que le complexe d’Œdipe instaure. Lorsque Sade joue avec ses matières fécales mouvantes, il baigne dans le pouvoir du créateur, donnant la vie librement. « […] des digestions que nous supprimons de nos entrailles, […] nous sommes absolument possesseur de ce qui émane de nous. » Dieu lui-même façonne Adam d’argile. Le libertin, paraphrasant Spinoza, « n’est pas un empire dans un empire » (Spinoza, Éthique. Introduction, Paris, PUF, Philosophie d'aujourd'hui, 1990. ) et ce, bien malgré lui. De deux justices, celle des Hommes et celle de la Nature, il croit répondre exclusivement de la seconde : « Les lois ne sont pas faites pour le particulier, mais pour le général, ce qui les met dans une perpétuelle contradiction avec l’intérêt, attendu que l’intérêt personnel l’est toujours avec l’intérêt général. » Ses convictions de non-sens me parlent aujourd’hui avec plus de transparence. D’abord, il se soumet à la logique de la causalité, donc au déterminisme. Dans le fort de son argumentation de l’utilitarisme, il affirme par la dénégation que, déterminé, il est réglé par une instance supérieure. Sa logique s’effondre. Délaissant vite ses ambitions prométhéennes, qu’il me vendait plutôt mal d’ailleurs, il endosse le rôle du prétentieux d’Icare, la chute en moins. Son auto-détermination pousse sa volonté aux limites mêmes des lois naturelles. Toujours la Nature reste la même, lui importe peu les époques, les valeurs changeantes et les institutions. Dans ce cycle mortel où « rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », le libertin impose SA Loi. Le hic, c’est qu’il ne peut se substituer ni à Dieu ni à la Nature, père et mère de l’humanité. Il ne pourra jamais dominer qu’un microcosme, qu’un château, qu’une cellule familiale ; le monde chaotique qui le traumatise lui file entre les doigts. Le libertin s’enferme, Sade s’emprisonne. S’il ne choisit pas ses désirs, Sade est dieu autoritaire d’un monde fermé où il choisit les moyens de les satisfaire.


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